Livre, Codex, EPUB

François Bon offre dans son ouvrage Après le livre une perspective historique pour prendre la mesure des mutations actuelles des pratiques de lecture, d’écriture et de publication. S’appuyant notamment sur les travaux de Roger Chartier14, il montre combien le numérique s’inscrit autant dans une continuité que dans une rupture, y compris pour que sont la lecture fractionnée qui a préexisté au web, les pratiques en réseau du jeu littéraire avant Twitter, la publication feuilletonnée chez Balzac, etc. La nouveauté radicale est le partage de l’écriture-lecture sous des formes se cherchant encore, ce qu’il appelle plus récemment la web-edition.

L’innovation de l’imprimé

Gutenberg fut un innovateur en ce qu’il a combiné des techniques existantes (la presse des vignerons dans les vallées du Rhin et de la Meuse, l’alliage des métaux comme l’orfèvre qu’il fut probablement) en inventant et mettant à l’épreuve le principe du caractère mobile métallique. Des pages gravées avaient été pressées au Moyen Age, sans même évoquer la xylographie chinoise, mais l’apparition de l’imprimerie est une transformation radicale des Process de fabrication d’un livre car elle est associée à une machine d’impression et à la réexploitation des caractères. Elisabeth Eisenstein* montre qu’en l’espace d’une génération, durant la seconde moitié du XVe siècle, de nouveaux métiers, de nouveaux acteurs sont apparus : le libraire-éditeur en particulier, au bénéfice des villes comportant des universités (Tübingen, Paris, Lyon, Bologne par exemple).

La chaîne amont de l’édition n’a guère changé jusqu’à l’apparition, fin XIXe siècle, de la Linotype de Mergenthaler* qui mécanisa les gestes de la composition par le truchement d’un clavier. Le texte était composé désormais ligne par ligne, et non plus caractère par caractère. La fin du caractère métallique eut finalement lieu avec la photocomposition, après la seconde guerre mondiale, puis l’impression offset lors du dernier quart du XXe siècle.

L’aval, la diffusion-distribution, connut en revanche des changements plus rapides tant les pratiques sociales et les institutions en émergence de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècles, par exemple les Académies, les salons et les écoles d’ingénieurs, étaient fort différentes du monde universitaire pan-européen et des communautés protestantes de la Renaissance.

L’édition est déjà numérique

Avec un nouveau saut séculaire, l’on retiendra que la chaîne de l’édition devint numérique bien avant l’apparition du livre éponyme : composer avec QuarkXPress dans les années 1990, avec Adobe InDesign depuis les années 2000. En d’autres termes, le Kindle d’Amazon ou l’EPUB ne signe pas la fin de l’héritage de Gutenberg : elle procéda plutôt du développement de l’usage de l’informatique dans les ateliers de composition antérieurement à l’apparition du web, forme civile d’Internet apparu il y a une vingtaine d’années.

L’EPUB est un livre

Un livre est un texte qui prend une forme lisible, transportable et pérenne. Un bon livre est un bon texte, avec les informations idoines afin de pouvoir le situer. Dans le domaine numérique, les méta-données sont l’ours de l’édition traditionnelle, indiquant qui fait quoi et avec quoi dans certains cas15.

Un livre ne doit pas être frappé d’obsolescence prématurée, d’où l’importance du bon format informatique qui ne devienne pas illisible si son développeur-propriétaire vient à disparaître. L’EPUB, au format dit ouvert, peut remplir ce rôle aujourd’hui.

Des livres forment un ensemble dans lequel un lecteur peut se repérer grâce à l’organisation d’une bibliothèque, donc à la condition d’un classement adapté qui doit inclure le suivi des différentes versions, voire les éditions. Dans le domaine numérique, le logiciel Calibre est quasi-indispensable pour ordonner sa collection de fichiers.

L’EPUB n’est pas un codex

L’EPUB est donc un livre mais il n’est aucunement un codex, formé de pages de papier reliées en elles. Il correspond en première analyse à un site web déconnecté. Il en partage les techniques sous-jacentes (XHTML, CSS, formats d’images, etc.) ainsi que l’usage ergonomico-gestuel (cliquer, glisser, zoomer, enregistrer-sauvegarder, informer ses correspondants via des réseaux dits sociaux).

La trilogie sur l’édition numérique de Jiminy Panoz*, homme de l’art de la composition, en donne les perspectives les mieux articulées en français à ce jour. Le plan même de son livre Le b.a.-ba. du livre numérique vaut programme :

Les 3 interfaces du livre numérique16 ;

Les compétences du designer de livres numériques17 ;

L’expérience utilisateur–lecteur : le cas du magazine numérique18 ;

Smartbooks19, ou les livres à lire sur les téléphones évolués, les « smartphones » ;

Bâtir un écosystème de lecture20.

L’EPUB n’est pas un site web

Si les briques techniques sont consanguines ((X)HTML, CSS, DTD, images vectorielles SVG, etc.), un EPUB ne peut être réduit à un site web qui serait hors-ligne. Dans une perspective éditoriale, l’importance de la typographie et de la mise en page rigoureuse – parfois dans une logique de collection –, même dans le mode fluide de reconfiguration automatique selon la taille de l’écran, est fondamentale.

L’EPUB 3, dont les spécifications sont encore trop récentes (2011) pour que les capacités techniques des appareils soient déjà majoritairement à la hauteur, fournit les clés pour que l’EPUB devienne un livre meilleur encore, au sens des paragraphes précédents. Selon EPUB 3 Best Practices*, rédigé par les responsables de la définition de ce format et publié par les éditions O’Reilly Media :

One of the most common misconceptions about EPUB is that it is a “flavor” of XML. (“Should I use EPUB or DocBook?” or, even worse, “Should I use EPUB or HTML5?” Hint: EPUB (pretty much) = HTML5.) Due partly to the convenient single-file format provided as .epub, people sometimes fail to realize that EPUB is not just, and not mainly, a specification for the markup of content documents. It is a publication format, and as such it specifies and documents a host of things that publications need to include—content documents, style sheets, images, media, scripts, fonts, and more, as discussed in detail in the other chapters of this book. In fact, EPUB is sometimes thought of as “a website in a box,” though it is actually much more than that.

L’EPUB contient toute l’organisation de l’information sans se référer à une entité tierce.

What is arguably the most important thing about it is this: it organizes all the stuff in the box. It’s designed to enable reading systems to easily and reliably know, up front, what’s contained in a given publication, where to find each thing, what to do with it, how the parts relate to each other. And it enables publishers to provide that information in one clear, consistent form that all reading systems should understand, rather than in different, proprietary ways for each recipient system.

Les méta-données sont l’élément indispensable d’un bon EPUB, afin qu’il soit repérable et exploitable.

This, of course, is what metadata is for: it’s not the content, it’s information about the content. EPUB 3 accommodates much richer metadata than EPUB 2 did, and it enables that metadata to be associated not just with the publication as a whole, but also with individual components of the publication and even with elements within the content documents themselves. While it doesn’t require much more than EPUB 2 did (in the interest of backward compatibility), it accommodates the much richer metadata that makes publications so much more discoverable and dynamic, so much more usable and useful.

Les extraits précédents, pour long qu’ils soient, donnent de manière néanmoins synthétique toutes les particularités de l’EPUB. C’est plus qu’un site web portatif (« website in a box ») car il se suffit à lui-même.

Dit autrement, l’EPUB suit la logique de l’édition : pérennité de l’accès au contenu plutôt que fugacité des contenus, complétude de la contextualisation du projet (les méta-données). Sur le sujet, Virginie Clayssen* a publié en décembre 2013 une note particulièrement nourrie à partir de son expérience éditoriale21.

L’édition a un avenir

Le développement de l’auto-édition grâce à Internet pourrait laisser supposer que l’édition est vouée à disparaître au profit d’une relation directe entre un auteur et un lecteur.

Tim O’Reilly*, le fondateur des éditions éponymes, a publié au début des années 2000 un ouvrage reprenant quelques articles et conférences dont les propos n’ont pas pris une ride en une décennie. Pour ce qui est de leur réalisation, la différence entre un livre-codex et l’ebook est ténue, du moins compatible voire complémentaire comme ce mémoire a pour ambition de montrer.

L’édition, rappelle O’Reilly, joue un rôle de médiation entre un auteur et un lecteur :

It is quite easy to put up a web page, not so easy to discover it. The fundamental job of publishing is precisely mediation: mediation between a huge class of potential authors, and an even larger class of potential readers.

Le piratage, souvent évoqué pour se défendre d’un développement éditorial numérique, est en fait un faux-problème. Le danger pour un livre n’est pas tant de le copier que de ne pas le trouver, qu’il soit invisible, inaccessible, introuvable.

En résumé, car chaque paragraphe de l’ouvrage de Tim O’Reilly* serait à commenter : l’édition a un bel avenir devant elle.

What this evolution illustrates is that publishers will not go away, but that they cannot be complacent. Publishers must serve the values of both authors and readers. If they try to enforce an artificial scarcity, charge prices that are too high or otherwise violate the norms of their target community, they will encourage that community to self-organize, or new competitors will emerge who are better attuned to the values of the community.

Pour aller plus loin

Ces ouvrages constitueraient le noyau de la bibliothèque indispensable du bibliophile de l’ère post-Gutenberg :

François Bon, Après le livre, Le Seuil (Papier), 2011 / Publie.net (EPUB)22, 2012.

Elisabeth Eisenstein, La révolution de l’imprimé. À l’aube de l’Europe moderne, La Découverte, 1991. [Traduction]

Doug Wilson, « The Eighth Wonder », Codex, The Journal of Typography, Issue 01, Spring 2011, pp.16-29. [À propos de la linotype de Mergenthaler]

Robert Darnton, Apologie du livre : Demain, aujourd’hui, hier, NRF Gallimard, 2011. [Traduction]23

Jiminy Panoz, L’éditorial numérique, Studio Walrus, 2013.

Jiminy Panoz, Design du livre numérique, Studio Walrus, 2013.

Jiminy Panoz, Hack le livre, Studio Walrus, 2013.24

Tim O’Reilly, Tim O’Reilly in a Nutshell: Collected Writings of the Founder of O’Reilly Media, Inc., O’Reilly Media, 2011. [Réédition]25

Des blogs et portails choisis offrent pistes, discussions et mises en réseau :

Virginie Clayssen (TeXtes).

Hervé Bienvault (Aldus2006).

La veille numérique d’Antoine Fauchié (Arald26).

ActuaLitté.

Digital Book World.


14 Hors de propos dans ce mémoire, l’on pourra se référer à mon blog WebOL où j’ai déjà publié cinq notes en date signalant ces travaux.

15 Le Colophon de dernière page joue ce rôle dans le mémoire.

19 Voir Smartbooks.

22 Disponible via Publie.net.

23 Robert Darnton publie régulièrement dans la New York Review of Books à propos du projet de bibliothèque numérique universelle.

26 Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation.

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