Qu’est-ce que composer ?

Composer, c’est donner forme à un texte. La première étape se nomme MEP1, la Mise en Page n°1. À partir d’un fichier de texte importé dans InDesign, le com­positeur le corrige typographiquement (et, rarement, grammaticalement) puis agence les différentes parties selon les règles de l’art, en tenant compte des particularités de l’éditeur. L’objectif est de placer chaque élément du discours, depuis les titres jusqu’aux incises et illustrations dans un espace cohérent fait d’une succession de pages.

Les itérations suivantes correspondent à la prise en compte des demandes de modification de l’éditeur. Le compositeur peut être différent et découvrir l’ouvrage en chantier : ce sont les MEP2, MEP3 et suivantes.

Un texte n’est pas une suite de mots. Pour sa compréhension, il faut clairement distinguer des paragraphes, des titres, des citations. Dans InDesign cette structure se reconnaît d’abord selon son apparence visuelle (gras, italique, telle police, soulignement, marge, etc.), que nous appelons ici « Forme », qui s’appuie sur des caractéristiques non visibles au lecteur, lesquelles s’appellent « Style ». S’il n’est pas imposé, le choix de la police est un élément supplémentaire de cohérence d’un propos selon son sujet et son époque, selon la nature (j’ai pu choisir en MEP1, à quelques heures de distance, deux fontes disctinctes pour deux textes différents d’un même éditeur). La fonte est la signature d’un éditeur qui assure, souvent inconsciemment, le confort du lecteur29.

Composer, c’est donner sens à un texte, il ne s’agit pas d’une simple exécution. J’eus par exemple la chance de composer un recueil poétique si mal agencé au départ qu’une lecture détaillée seule permit d’en faire la MEP1. La satisfaction fut que les corrections d’auteur étaient minimes en MEP2 : le sens du texte avait été correctement révélé dans la composition.

Ces dimensions du travail ne sont pas fondamentalement différentes dans le cas d’un EPUB. Il s’agit dans tous les cas d’appliquer des règles pour qu’une personne les ayant incorporées lise de manière fluide. L’acte de lecture s’appuie sur des processus inconscients mais l’expérience est aisée de proposer à un francophone un texte sans espace avant le point-virgule (comme en anglais) et des majuscules à chaque mot dans un titre (comme en anglais américain), ou des guillemets allemands qui sont l’inverse du double chevron français (ouvrant pour fermant, et réciproquement). Quelque chose rend alors la lecture non fluide (j’eus jadis le déplaisir de voir saccager ma lecture d’un auteur qui par ailleurs me fascinait30). Un livre mal composé risque de mal se vendre (je n’ai jamais racheté de livres de cet éditeur). Le processus de lecture, si bien décrit par Jost Hochuli*, est très affecté par la qualité de la composition.

Pour aller plus loin

Sur le processus de lecture inconscient mais fondé sur des propriétés typographiques, sur l’équilibre d’une lettre dans un mot qui s’aligne progressivement sur une page, le petit opuscule d’Hochuli pourrait être le bréviaire de quiconque compose :

Jos Hochuli, Le détail en typographie, Éditions B42, 2010 [traduction].

Pour Ellen Lupton, la typographie est la forme même du langage (« Typography is what language looks like. »). Son instrument est la composition.

Ellen Lupton, Thinking with type: A critical guide for designers, writers, editors & students, Princeton Architectural Press, 2004.42

S’il ne fallait qu’un seul ouvrage à la fois excellemment écrit, élégamment composé et si approfondi que chaque paragraphe pourrait donner lieu à une note :

Robert Bringhurst, The Elements of Typographic Style, Hartley & Marks, 2008 [1st edition 1992].

Quant la production, l’article de la revue Code4Journal détaille les tests réalisés et fournit les outils :

Trude Eikebrokk, Tor Arne Dahl and Siri Kessel, « EPUB as Publication Format in Open Access Journals: Tools and Workflow », Code4lib Journal, Issue 24, 16th April 2014.43



29 La langue anglaise distingue avec pertinence « legibility » (le fait de reconnaître aisément les signes que sont les lettres, de les distinguer les unes des autres) et « readibility » (le fait de lire aisément la succession de mots, afin d’en saisir le sens).

30 Pour incise : l’Estonien Jaan Kross, auteur notamment de L’Oeil du grand Tout ou Le départ du professeur Martens.

 

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